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 Madame Mano est une travailleuse acharnée, elle agrippe ses devoirs d’une prise ferme et ne laisse jamais échapper quelque obligation qu’on lui tend. On le ressent tout de suite à sa poignée de main, vigoureuse et décidée, elle n’hésite pas à saisir ce qui lui est délégué et à se crisper sérieusement autour des tâches qui lui incombent. Malgré tout, elle a une existence plutôt simple. Comme tout le monde, elle a un boulot sérieux et un petit chapeau qu’elle porte fièrement. Elle s’habille convenablement pour traiter de certaines affaires et se démène vigoureusement au rythme d’un horaire soutenu. Oh oui, Mme Mano a beaucoup de responsabilités et elle les agrippe fermement afin que rien ne lui échappe. Mais, en réalité, l’existence de Mme Mano n’est pas nécessairement telle qu’on l’imagine. Vous comprenez, c’est une main seulement, une simple main munie de ses cinq doigts sur lesquels elle se déplace, de la même manière qu’on pianote nerveusement sur une table. Lorsqu’elle doit parler, elle pianote encore, sur place, mais plus précisément. Chaque note est un coup qui retentit selon le rythme de ses idées et chaque idée, chaque mot disons, pour nous bête de langue, est la combinaison des vibrations qui résonnent sous l’impact de son doigté orchestré. En effet, c’est une main géniale! Mais, vous me direz, qu’est-ce qu’une main a de si important à faire? Quel genre de travail peut-elle mener? Je vous répondrai simplement que ses heures de travail consistent à tenir des choses. C’est peut-être étrange dit ainsi, mais c’est la vérité, son poste de travail se situe à l’entrée du bureau de M. Pertuis et, fixée au mur, elle se referme sur les accessoires des multiples visiteurs le temps de leur réunion, puis s’en défait une fois qu’ils repartent. Elle tient, par exemple, des clés, des chapeaux, des parapluies, des cafetières, peu importe, elle prend ce qui lui est destiné. Un sentiment de contrôle dès lors, de mainmise sur le réel,

que lui insuffle cette tâche régulière et une satisfaction immédiate la gagne tandis qu’elle assiste au succès constant de son devoir. Elle a toujours été en mesure de tout préserver entre ses mains et de contrevenir à quelque chute tragique, un rôle qui, jusque-là, a comblé le sens le plus profond de son être et lui a conféré tous les outils pour combler les doutes qui peuvent par moment l’assaillir. La certitude est son mot d’ordre. Enfin, ce fut le cas, jusqu’au jour où elle a tout lâché. Le jour de sa chute s’est abattu comme une obscure malédiction venue du Ciel. Ou était-ce une faille soudaine d’un esprit qui se révèle à lui-même, d’une brèche qui expose une face cachée? C’est une question à laquelle Mme Mano elle-même doit répondre, un mystère qu’elle doit élucider de l’intérieur, car, voyez-vous, la surprise fut toute aussi violente pour elle que pour son entourage.
 C’était un matin très normal, voire extrêmement banal et familier, comme tous les autres. Fidèle à ses habitudes, Mme Mano finalisait sa routine matinale avant de sauter dans le bus vers le boulot, on oserait même dire que c’était une bonne journée, une confiance particulière l’enivra dès lors qu’elle arrangeait son chapeau sur… sa tête, oui, disons le ainsi. Elle sortit donc de chez elle d’un air assuré et pleine de bonne volonté envers ce monde. D’un pas vigoureux, elle rejoignit le bureau, se démunit de ses apparats et s’installa à son poste, prête à attraper ce qui comptait lui passer sous la main. Ah! Voilà, le premier client arrivait justement. Elle détendit rapidement ses doigts, étira quelques muscles et ouvrit sa main à disposition de l’objet destiné. Seulement, lorsque celui-ci parvint à sa paume… rien. Non, vraiment, rien. Bon d’accord, peut-être quelque faible tentative de tension, mais au final totalement vaine, car aussitôt la main légèrement crispée, elle relâcha violemment les clés en question. C’est à peine si elle ne les avait pas

lancées. Le client était certes choqué de cette réponse impromptue, mais Mme Mano l’était encore plus; c’était comme si au plus profond de son être quelqu’un avait commandé un geste entièrement opposé à sa volonté. Le premier signe de la lutte, du conflit intérieur qu’elle allait découvrir peu à peu. Enfin, le client n’y porta guère plus d’attention et se résigna à garder les clés dans sa poche. Après tout, ce n’était encore que le matin, les muscles n’étaient pas totalement activés, c’était compréhensible. Bien qu’un doute très désagréable s'enfonçait à présent au plus profond de ses entrailles. Un deuxième client se pointa à la porte, elle respira profondément et sa voix intérieure lui disait: «Cette fois-ci, tu ne lâcheras pas, tu retiendras l’objet de toutes tes forces et tu vas serrer comme si ta vie en dépendait.» Mais, bien que sa parole intérieure semblait ferme et convaincue, les faits réels étaient tout autres, sa peau vilainement humide et ses muscles agités ne garantissaient aucune maîtrise. Une grande dame élancée et élégante entrait gracieusement dans la pièce, ses talons résonnaient avec un rythme harmonieux sur le parquet et elle se défit prestement de ses gants en cuir bourgogne. Mme Mano déglutit nerveusement (enfin, non elle n’a pas de bouche, mais vous voyez ce que je veux dire), une angoisse pénible la secoua à la vue de cette dame à l’allure si classique, celle-ci s’attendait sûrement à être servie avec toute la révérence dont elle se prétendait digne. L’angoisse devint insupportablement palpable pour Mme Mano et ses doigts décidèrent soudainement de s’atrophier, sans même la consulter. Les talons claquaient de plus en plus fort, la dame se rapprochait et la voilà qui tendait lentement, trop lentement, ses gants vers ce crochet que Mme Mano incarnait. La cliente pointait son nez en l’air et ne daignait même pas jeter

un coup d'œil sur son action, elle comptait poursuivre indifféremment son chemin vers le bureau de M. Pertuis. Le cuir effleura la peau de notre pauvre Mme Mano, et c’est tout, un simple effleurement avant ce son fracassant: «PAF»... les gants étaient par terre. La dame se retourna vivement, elle regarda les gants, elle regarda Mme Mano, elle regarda de nouveau les gants. Un silence d’une tension inexplicable se creusait entre elles. La dame se précipita sur ses gants tout en s’exprimant très fort et très clairement pour que M. Pertuis l’entendit: «Mais ça ne va pas de laisser tomber des gants d’une telle valeur, d’un cuir travaillé en Italie par le seul et unique Signore Schiavo Dei Ricchi, avez-vous seulement conscience de la valeur inestimable d’une telle pièce d’art! Quelle honte!» Au son de ce scandale, M. Pertuis se précipita hors de son bureau et lorsqu’il reconnut cette chère et précieuse cliente, Mme Guindée, son visage changea radicalement, comme si la mort s’était présentée à sa porte.

- Bon sang, Mme Guindée, comment allez-vous? Quel honneur de vous recevoir, comme d’habitude. Que s’est-il donc passé? dit-il en jetant un regard foudroyant sur Mme Mano.
- Eh bien, figurez-vous que votre main-crochet s’est permise de jeter ces gants magnifiques, conçus par le seul et unique Signore Schiavo Dei Ricchi, par terre! dit-elle en tapant ses gants comme s’ils étaient recouverts d’une poussière épaisse. Ce n’est pas parce que la jalousie vous ronge que vous devez vous en prendre au succès d’autrui, la frustration ne vous mènera nulle part, continua-t-elle d’un ton exécrable à l’attention de Mme Mano, en maintenant son regard sur ses gants.

- Quelle honte! s’écria M. Pertuis d’un ton faussement empathique. Pardonnez notre main de service, nous avons effectivement eu quelques soucis dernièrement, je pensais d’ailleurs mettre fin à son contrat, dit-il sans même regarder cette dite main de service.
- C'est inacceptable. Si j’avais su, je les aurais gardé moi-même dans mes propres mains. Vous savez, elles fonctionnent les miennes, dit-elle avec ironie.
 M. Pertuis hochait docilement la tête à chaque parole de Mme Guindée, la flattant constamment dans le sens de son poil, lustré et sûrement plein d’argent. Il la supplia de bien vouloir le suivre dans son bureau afin de compenser pour cette grave erreur et pour discuter des affaires qui constituaient l’objet de leur rencontre. Madame La Cliente ne cessait pour autant de se plaindre et de discourir sur le matériau inestimable de son cuir, de l’importance d’un service adapté, de l’Italie, etc. Leurs paroles diminuaient au gré de leurs pas avant de s’éteindre complètement une fois la porte du bureau close. En fermant la porte, M. Pertuis fixa ses yeux fulminants sur Mme Mano, comme un père en colère rappelant à son enfant la raclée qu’il se prendra plus tard. Tout au long de cette discussion, Mme Mano était restée figée sur le mur, désespérée, humiliée, ravagée par ses nouvelles incapacités, engueulée comme un pauvre gamin par une autorité incontestable. Et pourtant, elle devrait être au même niveau qu’eux! Pourquoi lui infliger un tel sentiment d’infériorité et de mépris? Une étrange sensation se répandait au plus profond de ses viscères, comment a-t-elle pu déverser toute son énergie et son temps dans un tel rôle quand, du jour au lendemain, celui-ci ne lui sied plus du tout? Que le sens le plus profond de sa vie se révèle être une chimère, une bâtisse aux fondations excessivement fragiles. Ce n’était que le deuxième client de la

journée, bien sûr, mais jamais une telle faiblesse ne s’était emparée de son corps et elle n’eut pas l’impression que ses muscles allaient se renforcer de sitôt. Elle savait qu’il n’y avait aucun rendez-vous prévu pour la prochaine demi-heure, elle préféra donc prendre une pause et quitter un moment cet endroit qui lui paraissait désormais hostile et repoussant. Elle traversa le boulevard et entra dans le petit dépanneur juste en face du bureau.
- Alors Mme Mano, on se porte bien aujourd’hui? lui lança Patrick, le caissier qu’elle côtoyait depuis quelques années.
- Bof, répondit-elle vaguement et elle demanda un paquet de 25 cigarettes kingsize.
- Mais, vous fumez? dit-il surpris.
- Aujourd’hui oui, fit Mme Mano en mettant le paquet dans sa poche avant de sortir rapidement. Au revoir Patrick, dit-elle au seuil de la porte.
 Une fois dehors, elle alluma immédiatement sa tige du désespoir et aspira profondément cette fumée pleine de butane et d’amertume (allez comprendre comment elle la fumait…). Elle observait la rue mouvementée, les gens et les voitures, tous allant vers de multiples directions, chacun se précipitant vers sa destination propre. «Comment est-ce que tout le monde peut être aussi certain de sa direction, comment peuvent-ils savoir précisément où aller?» se dit-elle, mystifiée de cette foule constamment en mouvement. Elle se sentit soudainement entièrement déconnectée de leur réalité, alors qu’elle était exactement comme eux ce matin seulement. Un fossé infranchissable la séparait désormais de ce monde, une faille qui se creusait à chaque minute écoulée. «Plus jamais je ne pourrai retrouver cette certitude, se dit-elle, plus aucune destination ne me sied. Comment

ai-je pu perdre ma direction comme ça, qui aurait cru que ça se perd si facilement?» Elle observait ces gens qui marchaient toujours vers je ne sais quel but. «Un jour peut-être qu’eux aussi fonceront sur un mur et leur boussole interne faillira, comme la mienne s’est déréglée aujourd’hui.» Sa cigarette se consumait et elle l’éteignit contre le mur, elle la jeta dans la poubelle et se dirigea vers le bureau. Elle avançait parce qu’elle le devait, mais aucun sens particulier ne menait sa marche, la faille continuait de se creuser. Une fois remise à son poste, deux clients entraient en trombe quelques minutes après. Ah, elle les connaissait, elle les avait déjà servis quelques fois; qu’est-ce qu’ils étaient bruyants! Elle n’avait pas le courage de les supporter, surtout pas en ce moment. L’un d’eux se dirigea immédiatement vers elle sans hésitation.
- Hey, salut la main! dit-il en tapant sur sa paume. Haha! J’adore ce truc. Vas-y prends mes clés steuplait, dit-il en les fourrant brusquement entre ses doigts.
Madame Mano était incapable de les tenir, ses muscles n’étant toujours pas disposés à remplir leur tâche habituelle. «Évidemment» se dit-elle intérieurement. Les clés furent projetées au sol et le client éclata de rire.
- Ben alors, qu’est-ce qui se passe, lui dit-il en tapotant encore sa paume comme pour une machine défectueuse. Vas-y, on réessaye.
Et il remit les clés dans sa paume avec la même indélicatesse. Les clés tombèrent de nouveau. Un autre fou rire ingrat le gagna et, pour corser l’ambiance, il appela son ami posté à l’autre bout de la pièce.
- Eh Jean! Jean, viens voir c’te connerie, tu vas mourir de rire.
Jean s’approcha nonchalant.
- De quoi? dit-il indifférent.

- Vas-y, donne lui tes clés, tu verras.
Jean lui tendit ses clés et, à défaut de se refermer autour, Mme Mano les laissa mollement tomber. Jean éclata de rire.
- Oh merde! Elle est morte ou quoi?
Ils étaient pliés de rire et l’autre cria à travers leur fou rire:
- Elle est déchargée votre main, la pauvre, elle n’a plus aucune force, faut la brancher les gars! dit-il en s’esclaffant comme un imbécile.
Leur présence lui était soudainement insupportable, elle demeurait là, immobile, coincée à un poste qui ne lui convenait plus, à une fonction dont le sens lui avait complètement échappé et ces deux abrutis ne cessaient de se tortiller devant elles, émettant les bruits les plus ingrats et diffusant l’énergie la plus haïssable.
- Franchement, si mon travail consistait à ouvrir et à fermer ma main à longueur de journée, je deviendrai carrément un athlète, un fin spécialiste même.
Et les deux éclatèrent de rire en se tapant les cuisses et en imitant, avec très mauvais goût, une main mollement décontractée. En continuant de scruter et de commenter l’apparence de la main, l’un d’eux tenta une bévue impardonnable, dont il se croyait fier, mais qui, du moins, servit à les éloigner pour de bon. Ainsi, sans la moindre délicatesse, il se saisit de la main pour tenter une poignée vigoureuse, mais d’une manière si brusque et pénétrante que, pris à son propre piège, Mme Mano se replia instinctivement de toutes ses forces sur ce corps étranger, elle en étouffa la paume autour de sa prise violemment serrée et l’autre s’y retrouva bêtement prisonnier. Incapable de s’en défaire, une panique ridicule le saisit tout entier et il se mit à angoisser comme un pauvre enfant pris au dépourvu dans un piège qu’il s’est lui-même tendu. Il se débattit hargneusement avec cette

main névrosée, tira furieusement comme s’il y voyait une condamnation éternelle. Il se mit à hurler sur Jean, lui-même confus entre le rire et la peur. «Jean! Jean, fais quelque chose, tires moi de là merde! Mon dieu, je suis en train de perdre mon sang, ce truc est possédé! Aide-moi, abruti!» À cette parole, Mme Mano se resserra encore plus férocement et il hurla comme un torturé. Il s’aida même de sa main gauche, mais rien n’y faisait, il était presque en train de grimper sur le mur, poussant avec ses pieds pour se dégager, mais toujours rien. Il enchaîna vainement les tentatives les plus absurdes et pendant qu’il utilisait désespérément tous ses moyens disponibles, Mme Mano lâcha soudainement, d’un coup sec, et l’envoya voler deux mètres plus loin où il s’écrasa pathétiquement sur le parquet de marbre. Furieux, et surtout humilié, il se redressa difficilement, la tête lui vibrait bruyamment, et, sur son visage, une rage bouillonnante. Une réaction qui aurait fait sourire Mme Mano jusqu’aux oreilles si elle en était dotées. «Je pense bien avoir craqué quelques-uns de ses os, vu le bruit qui s’en est libéré et la forme que sa main a soudainement adoptée, se dit-elle. Tant mieux, il comprendra ce que c’est que de trimballer une main affectée. Au moins, mes instincts de défense sont toujours aussi vifs, c’est peut-être là que mes muscles trouvent encore une raison d’agir.». En se relevant, il ne tarda pas à balancer les injures les plus crues à son égard, parlant comme si la peur le possédait tout entier, les yeux fous, les lèvres frémissantes.
- Sale hypocrite! Tu refuses de prendre mes clés pour me piéger et me casser la main! M. Pertuis! M. Pertuis, c’est un scandale! cria-t-il encore plus fort, en projetant sa voix vers le bureau. Votre main-porteuse a tenté de me tuer! Redonnez-moi immédiatement mon argent! dit-il en gesticulant d’indignation.

Jean s’était précipité vers son ami pour l’aider à se relever, choqué par la position déroutante dans laquelle son corps était tombé. Penché ainsi avec inquiétude sur son pauvre ami, celui-ci le repoussa violemment, profondément accablée de cette humiliation.
- Mais c’est bon, laisses-moi, je peux me lever tout seul quand même.
 Cette fois, M. Pertuis sortit en trombe de son bureau, le visage rouge de colère. Il constata la scène: les deux guignols dans un coin et Mme Mano crispée et essoufflée dans l’autre coin. Il prit une longue respiration et garda le silence un moment, il fit preuve d’un calme effrayant qui précédait seulement un terrible courroux. Les trois autres demeuraient immobiles en attendant le fracas. Pendant ce temps, Mme Guindée était toujours assise au bureau et observait la scène à travers la porte entrouverte, d’un air prétentieux et insolent, les jambes croisées, elle caressait amoureusement ses gants posés sur ses cuisses. M. Le Patron savait qu’il devait se mettre en scène devant son public à but lucratif, sa réputation et sa dignité en dépendaient, et plus impitoyable la colère, plus charnu le pourboire. Le voilà donc qui retrousse vigoureusement ses manches de chemise, laissant apparaître des poignets épais et poilus, chargés d’une gourmette lourde et d’une montre massive en or.
- Alors, écoutez-moi bien, commença-t-il en articulant ses mots d’un air très pincé, si vous pensez que je vais vous laisser gueuler comme des idiots pendant que je travaille, c'est que vous n’avez aucune conscience de la teneur véritable de mon rôle. Des gens comme vous sont de simples accessoires à l’essence de cette entreprise. Je vais donc vous demander, non, non, dit-il en se corrigeant, je vous oblige à quitter ce bureau sur le champ et à ne plus jamais y remettre les pieds, ou

enfin, les mains pour vous, dit-il en s’adressant à Mme Mano.
 À ce moment, Mme Mano était sous le choc, elle n’arrivait pas à réaliser le déroulement exponentiel de cette matinée maudite. Elle voulut s’expliquer avec M. Pertuis, le sensibiliser au sort injuste qui venait de s’abattre sur elle et le convaincre qu’un soin adéquat suffirait à la remettre en marche, mais dès qu’il eût finit son discours, il retourna immédiatement à son bureau en claquant la porte d’une force méconnue jusque-là et en la verrouillant soigneusement derrière lui.

 À présent, la voilà hors du bureau, la mallette à la main, mais aucune direction qui ne se présente à elle, aucune ouverture qui ne semble s’offrir à son corps désormais libre de sa route. Évidemment, rien de tout cela ne lui paraît comme une libération, le choc est encore trop vif et inattendu, non elle a plus l’impression d’avoir échoué, d’avoir officiellement perdu le sens originel de son existence. Et dire que ce matin tout paraissait si limpide et évident. Elle glissait sur le cours d’eau de sa vie, simple petite vie pré-ordonnée, sans complication, sans question, sans détour, sans choix. Cependant, la vérité, c’est qu’elle n’a jamais réellement glissé, elle ne s’est jamais laissée librement écouler sur le flot des choses, elle a toujours pagayé sur sa petite embarcation, démenée par les aléas incessants de cette existence, uniquement concentrée à préserver sa barque droite, inflexible, toujours persistante sur la même ligne d'avancée. La voilà maintenant décalée de son lit, sans direction précise dans l’océan immense et impétueux du réel.


(À suivre)



FARAH LOUIZA

louizamahdjoub@gmail.com

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